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Les remèdes spinoziens pour la vie affective

par Nicolas Lopez Meyer

Facilitateur

Formateur

Argentine

 

 

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Agrandir le cercle des choses qui nous importent nous amène à incorporer un plus grand nombre de regards, d’expériences, d’affects qui amplifient la vision, « regarder avec d’autres yeux ». C’est aussi regarder le moment dans son contexte, regarder de loin, quelque chose comme un regard aérien ; et savoir que « rien n’arrive qui ne puisse arriver », ce qui provoque du calme.

 

Conjuguer la plus grande quantité de scènes, d’affects, d’expériences corps-âme en une seule scène qui va acquérir du sens ou au moins un autre sens. Aimer l’espace où se tissent les choses nous rend plus libres. Guérir l’espace où naissent les attitudes est la vertu qui nous rend plus heureux. Acquérir cette autonomie, celle d’agir et non de réagir en fonction de l’affection, nous rend plus puissants. Cela ressemble à quelque chose comme l’auto-connaissance de Dieu, l’unique qui nous paraît possible. Si la Biodanza ou une autre technique arrive à nous connecter avec ces espaces, c’est plus qu’un remède efficace.

 

« Dans son univers-divers complètement enchevêtré et actif, la nature est une totalité absolument infinie, elle se produit elle-même et contient toute sa production sans que rien ne transcende. La métaphore qu’exprime cette conception est celle d’un réseau infini d’échanges dans lequel rien n’est isolé et dans lequel toute entité singulière a besoin des autres pour exister. Dans l’univers spinozien, des entités infinies se forment et transforment en s’affectant mutuellement. En termes plus contemporains, nous pourrions dire que nous participons à une grande danse autopoïétique (Maturana et Varela, 1990.) où tout est en transformation continue. » D. Najmanovich, Commentaire sur Spinoza.

 

Les conditions sous lesquelles nous avons des idées semblent nous condamner à n’avoir que des idées inadéquates; les conditions sous lesquelles nous sommes affectés semblent nous condamner à n’expérimenter que des affections passives. Les affections qui comblent naturellement notre pouvoir d’être affectés sont les passions qui le réduisent au minimum, qui nous séparent de notre essence ou de notre puissance d’agir.

 

Nous devons cependant distinguer deux types de passions : les passions heureuses et les passions tristes. Alors que nous sommes affectés de passions, nous ne possédons pas formellement notre puissance d’agir. Les passions heureuses cependant nous rapprochent de cette puissance, l’augmentent ou la favorisent ; les passions tristes nous éloignent d’elle, la diminuent ou l’empêchent (Deleuze, 1968).

 

Le philosophie Baruch Spinoza (1632-1677) se demandait comment être affecté par un maximum de passions heureuses.

 

Déjà au 17ème siècle, il avertissait que la nature ne nous était pas très favorable à ce sujet et que pour cela nous devions compter sur l’effort de la raison (une raison toujours au service des affects) qui est l’effort d’organiser les rencontres de telle façon que nous soyons affectés par un maximum de passions heureuses. En effet, les passions heureuses augmentent notre puissance d’œuvrer et de comprendre.

 

Il ne suffit cependant pas que notre puissance d’agir augmente. Notre puissance pourrait augmenter indéfiniment, les passions heureuses pourraient s’enchaîner indéfiniment avec les passions heureuses, nous ne serions pas encore formellement en possession de notre puissance d’agir.

 

Une somme de passions ne fait pas une action. Il ne suffit donc pas que les passions heureuses s’accumulent. Il faut que, grâce à cette accumulation, nous trouvions le moyen de conquérir notre puissance d’agir, pour expérimenter ainsi des affections actives dont nous serions la cause.

 

Que faire pour produire (en soi) des affections actives ? L’idée est que pour nous guérir des affects négatifs (ceux qui diminuent notre puissance d’agir et nous rendent tristes), il faut générer de nouveaux affects, meilleurs, plus puissants que les précédents, capables de dépasser les autres, de façon à arriver à réguler notre vie affective.

 

La Biodanza est un système basé sur des danses, des musiques et des situations de rencontre en groupe dans lequel le facilitateur propose des consignes et des brèves démonstrations. Les consignes, dans une session de Biodanza, ne sont pas des prescriptions ni des mandats ou des lois au sens moral, mais des lois au sens physique ; elles exposent un certain mécanisme d’être, non un conseil de devoir.

 

La proposition est donc comment dépassionner les affects pour restituer une capacité d’initiative de production, de passifs devenir actifs.

 

En quoi consiste la vraie connaissance des affects et quelle place a-t-elle dans le domaine de la vie affective ? En prenant conscience de nos affects, nous cessons de les considérer comme accidentels, dus au hasard. Nous les examinons en les soumettant aux lois nécessaires, nous les comprenons. Ceci n’a pas seulement un effet théorique mais un impact sur l’unité de notre existence.

 

Il s’agit d’un laboratoire affectif ou nous « vivons » ces affects. A ce niveau pratique, ils cessent d’appartenir au libre jeu des influences externes et deviennent une manifestation de notre force intérieure.

 

Quels sont les effets curatifs d’une vraie connaissance des affects proposée en Biodanza ? Cela améliore notre vie affective parce que, avant elle était vices, maintenant elle devient vertu, dans un sens littéral : force de l’âme/corps.

 

Il reste toujours une marge d’intelligibilité dans les affects, étant donné leur nature. Amenant la vie affective au domaine du « le meilleur possible », Spinoza prétend qu’elle cesse de nous inquiéter : dans le fond, elle n’est pas plus nocive que dans ses excès. Cette révélation a un effet curatif, calmant.

 

La formule de comment devenir plus actif, de comment être moins passif, de passer de l’imagination à la compréhension, est un passage progressif.

 

Le passage doit s’appuyer sur un perfectionnement du fonctionnement de l’imagination. Il ne s’agit pas d’imaginer moins mais d’imaginer mieux, plus clairement. On peut imaginer intelligemment, intellectuellement, clairement. La Biodanza articule une partie de ses vivencias autour de la créativité comme impulsion d’innovation face à la réalité et la culture de l’imagination.

 

Comment se résout alors la vie affective ? Avec de nouveaux affects, meilleurs du point de vue de l’intellect et de la nécessité, plus puissants du point de vue de l’imagination et de l’affectivité ; en prêtant attention à ces affects qui ont beaucoup de force et qui dépendant de beaucoup de choses, causés par une notion commune, par différentes choses à la fois.

 

Pour l’exprimer bien concrètement, c’est ce qui arrive quand nous replaçons un épisode dans son contexte, quand « nous regardons de loin », quand nous le comprenons comme une confluence de facteurs. C’est le remède pour les affects : regarder de loin, ne pas se cramponner capricieusement à une seule chose, aimer autant de choses que possible, élargir notre horizon. Ceci nous conduira à la béatitude, à l’amour pour la nature, un amour pour toute la réalité et non une de ces parties.

 

Nous pouvons résumer « ce que peut » un corps avec les remèdes affectifs que propose la Biodanza : elle peut intervenir dans le domaine de l’affectivité avec ce qu’on sait de mieux, connaître et connaître les affects de façon à les réguler et les ordonner.

 

Elle peut ensuite séparer l’affect de la représentation de la cause extérieure que l’on connaît de façon très inadéquate et qui fait considérer l’affect comme un produit de l’absolu.

 

Elle peut, avec le temps, faire prévaloir les affects qui dépendent des choses générales, des pensées rationnelles.

 

Elle peut élargir notre base affective en faisant dépendre les affects d’une convergence de causes.

 

Elle peut mettre en ordre la vie affective, en reliant les affects entre eux, de manière logique et rationnelle, nécessaire et déductive.

Ces tentatives ne peuvent être séparées mais se font conjointes dans un processus unique d’hygiène mentale. Nous ne considérons pas les propositions de la Biodanza comme des recettes formelles : ce sont des mécanismes qui nous connectent avec les lois naturelles qui amènent à une augmentation de l’activité. La Biodanza cherche une façon d’auto-évaluer le degré d’activité où se rencontre notre âme/corps. Il s’agit de savoir quelle est la relation qui opère en nous entre des idées adéquates et inadéquates. Ceci permet de réévaluer le rôle de l’imagination. C’est une invitation à nous demander combien nous pouvons connaître affectivement, combien nous pouvons aimer.

 

Spinoza a inversé la relation traditionnelle entre bonheur et vertu. Le bonheur n’est pas une récompense parce que la vertu a cessé d’être un prix à payer, elle n’est pas la répression des désirs, l’ascèse involontaire, une solitude triste, mais la réalisation de la puissance du corps et de l’esprit, le bonheur ici et maintenant.

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